Angelo Bison

Un Automne avec Ascanio Celestini au Rideau de Bruxelles, ce sont 3 occasions jubilatoires d’applaudir le comédien Angelo Bison avec, sur scène ou à la mise en scène, son comparse Pietro Pizzuti. 3 X 3 raisons d’aimer le théâtre italien !

Mercredi 14 octobre, après une “standing ovation” bien méritée, j’ai l’occasion d’interviewer Angelo Bison dans sa loge...

Après cette fantastique interprétation de la Pecora Nera [1], comment te sens-tu ?

Très bien ! Parce que ça s’est très bien passé et que le public a été magnifique aujourd’hui. Un monologue c’est la rencontre d’une personne avec d’autres personnes et quand tu as la chance de rencontrer quelqu’un d’enrichissant ou de magnifique comme j’ai rencontré le public aujourd’hui, je me sens tout à fait frais et dispo pour recommencer.

Y a-t-il de moins bons jours où tu te sens moins bien ?

Disons qu’il y a parfois des publics qui sont moins réceptifs à la chose, plus réticents…

Et physiquement, comment te prépares-tu à un spectacle aussi exigeant de ce point de vue-là ?

Il y a une exigence physique, mais je travaille depuis pas mal de temps mon physique pour amener mon corps à disposition, parce qu’ici il était très important de montrer que les médicaux nient les corps dans les asiles psychiatriques ou dans toute autre institution avec des costumes. Avec Pietro on a vraiment voulu montrer le corps presque à nu, même si à aucun moment je ne suis nu, même si à certains moments de la pièce les spectateurs peuvent avoir l’impression d’avoir un homme nu devant eux. Et cette image-là me plaît beaucoup. Ce corps se mue énormément, tellement qu’on peut avoir l’impression, que pour en arriver là, cela a demandé beaucoup d’entraînement physique. C’est vrai que le spectacle demande un investissement physique, mais j’espère qu’à aucun moment on ne voit ça comme une performance.

On est parti des études de Charcot sur les corps des fous. Donc on a essayé de voir sur mon corps ce que cette chose pouvait provoquer à l’intérieur de moi et avec l’aide des éclairages, on a presque segmenté mon corps… Et ça, c’est très intéressant lorsqu’on sait que parfois les fous n’envisagent pas leur corps comme un tout mais comme des morceaux distincts.

L’éclairage fait qu’on ne voit que des parties de ton corps. Il y a un moment où je voyais le frémissement quasi imperceptible d’un muscle de ta cuisse. C’est très impressionnant

Oui les éclairages de Laurent Kaye sont vraiment magnifiques. Il faut savoir que Pietro a demandé qu’il vienne dès la toute première répétition. C’est la première fois qu’on fait une chose pareille. Normalement un éclairagiste n’arrive que les 10 derniers jours avant la Générale. Dans le cas présent les jeux de lumière omniprésents, réglés avec minutie et précision sont très importants, précisément parce qu’ils soulignent l’une ou l’autre partie de mon corps.

Et à côté de cela, il y a le magnifique décor d’Anne Guilleray qui est tout simple, mais dès le départ, il en a été décidé ainsi. Le spectacle serait uniquement basé sur le noir et la lumière. Donc ça a été un travail immense de mise au point. C’est comme ça qu’on l’a voulu, un spectacle tout noir où chacun peut venir avec ses crayons de couleur.

Figure-toi que je ne me suis pas rendu compte qu’il y avait un décor posé sur le plateau. Je croyais que la scène était toujours à ce niveau surélevé ! Et comme on est en pleine crise, j’ai naïvement cru que, à côté d’une économie en nombre d’acteurs, le Rideau faisait une économie de décor…

Ne crois pas que ça ne coûte rien. Au contraire, le décor et les lumières ont coûté assez cher. Avec Pietro on avait tout misé sur le noir (Pecora Nera oblige) parce que la pièce parle du noir et de la peur du noir. Dès le début, l’importance des lumières pour souligner tout cela est apparue essentielle. Donc il y a eu notre volonté de mettre de l’argent sur le matériau humain. Laurent qui nous a suivi au cours de toutes les répétitions et pas seulement quelques jours à la fin, cela se paye… Le tabs noir qui recouvre le praticable, c’est le même tabs Shakespeare que celui du fond de scène et ça coûte une fortune. Et le pire, c’est que cela ne se voit pas. Donc ne crois pas que c’est un spectacle bon marché… On a eu 7 semaines de répétition : 1 x 3 puis 1 x 4 semaines et on nous a donné la salle dès le début pour produire ce spectacle, or répéter dans cette salle, ça coûte cher.

Alors ce décor qui n’a peut-être l’air de rien, c’est plein d’humain. Laurent a reçu son salaire et nous avons eu des conditions de travail très confortables parce que tout s’achète. On nous avait dit qu’à partir du moment où nous allions répéter, nous aurions directement la salle, le décor (le praticable) et les lumières. Vu que c’était essentiel dans la mise en scène de Pietro, cela a fait grimper l’addition… et ça ne se voit pas. Parce que nous ne sommes pas des bourgeois qui, quand on rentre chez eux, ont besoin de vous dire que la chaise sur laquelle vous allez poser votre cul a coûté autant !

Un Automne avec Ascanio Celestini est une trilogie. En plus de cette création de Pecora Nera [2] c’est aussi l’occasion de voir ou de revoir deux autres spectacles également créés au Rideau de Bruxelles. Qui est à l’origine de cette trilogie ?

C’est moi. Parce que ma sœur m’avait envoyé un texte d’un jeune gars qui – disait-elle – faisait des choses formidables en Italie...

C’était Fabbrica ? [3]

Oui. Pour moi ça a été un choc. Je l’ai envoyé à Pietro et cela l’a bouleversé.

Qu’est-ce qui rend ces textes si attachants ?

Celestini donne la parole à ceux qui ne l’ont pas. C’est quelqu’un qui ne juge pas. Son théâtre c’est juteux parce que ce n’est pas jugé. Le spectateur, lui peut juger, mais Celestini ne juge pas. Quand on est comédien, on est constamment jugé (pause)… et c’est chouette aussi !

Et vous avez rencontré Ascanio Celestini tout de suite après cela ?

Non, il est venu à la première de Fabbrica et évidemment ce fut un choc pour lui parce qu’on avait coupé dans son texte et ainsi de suite. Nous ne le connaissions pas. Il est monté sur le plateau et il m’a embrassé parce que ça a été une représentation magique. Et comme c’est un immense être humain, il nous a dit clairement : « Faites ce que vous voulez avec mon œuvre, mais en tout cas je peux vous dire que vous avez fait une œuvre complètement différente de ce que moi je fais, mais c’est formidable. Nous disons la même chose, nous sommes sur la même longueur d’ondes, mais avec des moyens différents ».

Et ici pour Pecora Nera, même chose, il est venu me voir et m’a dit « Mais ce que tu fais avec ton corps, c’est magnifique ! » alors que lui, puisqu’il écrit ses pièces pour lui-même,il travaille avec un micro… il raconte la chose… C’est totalement différent !

En plus de cela, il devait beaucoup rire parce que nous jouions presque tous les passages qu’il avait coupé pour son propre spectacle et inversement, lui jouait justement des scènes que nous avions coupées !

Voir que nous avions produit un spectacle totalement différent l’a d’autant plus fasciné qu’il va tourner un film Pecore Nera en mars 2010.

Il faut dire que le texte est fabuleux et qu’il est admirablement mis en évidence par ce que tu fais avec ton corps

Mais note bien que le corps ne mange pas le texte. C’est ce qu’on a voulu avec Pietro : que le corps ne prenne pas le pas sur le texte. Il faut surtout que le texte s’entende.

C’est une poésie

Oh c’est d’une beauté rare...

Je trouve que la pièce est hyper bien construite. C’est un modèle d’écriture théâtrale

Celestini est un magicien

Des exigences de calendrier font que lorsque cette interview paraîtra il ne restera à nos lecteurs que 2 possibilités de voir Pecora Nera… en tournée à Tournai ! Mais le succès avéré fera, sans doute que le Rideau la reprendra, comme il l’a fait pour les précédentes pièces de Celestini. Et à ce propos, puisqu’on reprend pour le moment Histoires d’un Idiot de Guerre (Storie di uno scemo di guerra) [4] à Bruxelles et en tournée, peux-tu nous en dire quelques mots ?

Cette fois, à partir du texte de Celestini qui raconte des bribes d’histoire de guerre entendues de son grand père, Pietro en a fait un monologue à deux voix pour lui et moi : nous jouons les deux fils qui racontent l’histoire. C’est pour moi, un grand bonheur de voir jouer ainsi Pietro tous les soirs à mes côtés. Pietro est solaire et il prend en charge les points amusants, moi je viens en contrepoint avec les petites choses plus sérieuses. En fait nous sommes très complémentaires. Je suis vénitien, je me sens très proche de cette ville à la fois douce et mystérieuse. Pietro par contre est romain, il vient de la capitale, c’est un seigneur qui a du panache. On peut dire que nous sommes deux personnalités emblématiques de ces deux villes.

Pour cet Idiot, Anne Guilleray a obtenu le prix de la meilleure scénographie en 2007. Pourquoi cette multitude d’ampoules électriques qui jonchent le sol ?

Je pense que la scénographe a voulu nous suggérer qu’il y a encore de nombreuses petites histoires non encore racontées, ou que ces ampoules sont peut-être toutes ces petites histoires qui font partie de la grande Histoire. Si on regarde bien, il en est une à part, sur le sol, entre Pietro et moi. C’est celle de la petite histoire que nous racontons. Les autres attendent peut-être encore que quelqu’un les révèle… un jour peut-être ...

Et enfin, Fabbrica (que vous reprenez à Bruxelles du 24 novembre au 3 décembre) est la pièce qui t’a valu personnellement le Prix de la Critique 2005 comme meilleur seul en scène. Quel a été ton sentiment lorsque tu as appris que tu étais nominé pour ce prix ?

J’ai été très fier, mais surtout très fier pour l’équipe qui avait fait un travail excellent. Parce qu’un monologue ce n’est pas le fait d’une seule personne ! Cette nomination c’était à eux tous que je la devais. Il y avait évidemment ce gigantesque cylindre métallique qu’Anne Guilleray avait imaginé comme décor et qui d’ailleurs lui a valu une nomination pour le Prix de la meilleure scénographie cette année-là. il y avait aussi le texte traduit par Kathleen Dulac et la mise en scène de Pietro, mais le succès d’un monologue ne se résume pas aux quelques personnes qui ont leur nom sur le programme. Il faut que la machine tourne sans grincer et cela nécessite la collaboration de toute l’équipe. Bref tous ceux que le comédien salue tous les soirs, d’un geste de la main, et en regardant vers le ciel !

… et ensuite quand ce Prix t’a été décerné ?

Ça a été un grand bonheur de partager ce Prix ex-aequo avec Jacqueline Bir qui est la magnifique comédienne que l’on sait. Me retrouver aux côtés de cette grande dame du théâtre mettait mon prix encore plus en valeur. Et puis, la cérémonie a pris un caractère particulièrement émouvant lorsqu’elle a parlé de son fils Philippe  [5] qui nous avait quittés au printemps cette année-là, et moi j’ai enchaîné.

Lors de la création en français,les critiques n’ont pas tari d’éloges. Penses-tu que les trois pièces de Celestini auront des chances d’être reprises de nombreuses fois encore ?

C’est toujours ce qu’on espère quand on monte un spectacle, et on verra ce que l’avenir nous réservera. Cela dépend du public. Et puis il y a les Rencontres EntreVues au Botanique, une vitrine qui offre de jouer une vingtaine de minutes de ton spectacle devant des acheteurs éventuels. Mais pour la prochaine session 2010 les inscriptions se sont clôturées avant la création de Pecora Nera… Alors peut-être plus tard ?

On connaît l’Angelo Bison qui joue tout aussi bien des monologues que des pièces à personnages multiples – comme Aïda vaincue par exemple– . Une petite préférence pour les monologues peut-être ?

Non, j’ai une préférence pour le texte. Ainsi, en janvier, nous allons créer Après Moi le Déluge au Théâtre Jean Vilar. [6] C’est une pièce magnifique d’une jeune auteure espagnole Lluïsa Cunillé. C’est une femme extraordinaire que je n’ai pas encore rencontrée. Ce sera mis en scène par Pietro et je jouerai cela avec une autre femme extraordinaire : Nathalie Cornet qui est une comédienne rare avec une voix incroyable et belle de surcroît. J’ai beaucoup de plaisir à jouer de beaux textes et je fonctionne par amour. Si ces temps derniers je fais plus de monologues, c’est parce qu’il y a eu cette rencontre avec l’œuvre de Celestini qui ne fait que des monologues. Et si tu regardes Le Gris par exemple, je ne suis pas seul parce qu’il y a 3 musiciens… donc pour moi, ce n’est pas vraiment un monologue.

Mais je dois bien avouer que j’aime beaucoup ce contact privilégié d’un être humain face à d’autres êtres humains, ce qu’on ne ressent pas lorsqu’on est sur le plateau avec un partenaire.

Dans le monologue, le partenaire c’est le spectateur

Exactement. Et pour la même raison j’adore la poésie. Il n’y a pas longtemps, j’ai fait un spectacle sur Baudelaire au Marni, dans le cadre de « Musique et Poésie », mis en scène par Frédéric Dussenne. Ça n’a été joué que deux fois, mails il le reprendra peut-être.

Je l’espère aussi… En lisant une critique de ce spectacle que j’ai raté, je m’étais dit encore une fois, combien il est dommage que de bonnes choses soient si éphémères.

La poésie se dit aux gens et c’est magnifique, car les gens reçoivent ça d’un être humain qui parle à un autre être humain. Ça devient intime comme quand on lit un roman, c’est cette relation-là : vous êtes chez vous, vous lisez votre roman et vous avez l’impression que vous êtes la reine parce que vous avez l’impression que l’auteur ne l’a écrit que pour vous.

Quand je joue Pecora Nera, c’est l’impression que j’ai eue tout à l’heure... L’impression de ne jouer que pour un seul spectateur... Et encore une fois, même si chacun le reçoit de façon différente, parce que chaque être humain est différent… C’est ce qui fait la richesse de ce monde.

Pour rester en forme, tu pratiques un sport particulier ?

Je cours, je marche, je cours, je marche… Je fais aussi un peu de fitness en salle

Tu cours où ça ?

Je cours, je marche dans Bruxelles… je ne prends pas ma voiture et ainsi je garde un corps qui, mon Dieu, fonctionne encore très bien.

Pour terminer quelques questions pas trop indiscrètes :

- Si tu étais une étoile ?

L’étoile du berger

- Si tu étais un poème ?

PDF - 50 ko

Le Voyage de Baudelaire

- Si tu étais une musique ?

Madame Rêve de Bashung

- Si tu étais une fleur ?

Une violette, parce que ça se mange aussi

- Si tu étais un plat ?

Un plat de pâtes évidemment

- Si tu étais un petit animal ?

Un petit koala parce qu’on aime bien le prendre dans ses bras, et j’aime bien qu’on me prenne dans les bras

- Un gros animal ?

Tu sais comment je m’appelle ? Alors …

- Un chef d’état ?

Berlusconi ! Pour pouvoir me faire exploser en direct sur Canal Cinque

 ???

Oui, je suis prêt à me sacrifier pour le bien de l’humanité !

- Et si tu étais vraiment un chef d’état, quelle serait ta priorité ?

Que tous les hommes politiques soient payés comme les ouvriers.

Je dois encore faire une photo... Là devant l’affiche, avec le petit garçon et ses oreilles de lapin, ce serait bien...

Ce petit garçon... C’est moi !

 ???

Si si je t’assure !

Merci bien Angelo, prends bien soin de toi, car on aime te voir sur nos scènes.

Interview Nadine POCHEZ, 14 octobre 2009


Crédits Photo :
- Pecora Nera : Alessia Conti
- Idot de guerre et Fabbrica : Daniel Locus
- Logo : Nadine Pochez


AGENDA AUTOMNE 2009

Pecora Nera
- Palais des Beaux-Arts – Bruxelles du 1 au 24 octobre 2009
- Maison de la Culture de Tournai 12 & 13 novembre 2009

Histoires d’un Idiot de Guerre
- Palais des Beaux-Arts – Bruxelles du 29 octobre au 8 novembre 2009
- Maison de la Culture de Tournai 9 & 10 novembre 2009
- Centre Culturel de Dinant : 17 novembre 2009
- Centre culturel de l’arrondissement de Huy : 18 novembre 2009

Fabbrica
- Palais des Beaux-Arts – Bruxelles du 24 novembre au 3 décembre 2009

[1] la brebis noire ou brebis galeuse

[2] traduite en français par Pietro

[3] Fabricca : Prix de la Critique 2005 : Meilleur seul en scène + Nomination meilleure scénographie

[4] Histoire d’un idiot de Guerre : Prix de la Critique 2007 : Meilleure scénographie + Nomination meilleur spectacle – Prix Ubu 2005 / Meilleur nouveau texte italien

[5] Philippe Volter a mis fin à ses jours le 13 avril 2005

[6] Théâtre du Blocry, du 7 au 22 janvier 2010

 

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