Andrés Cifuentes

Pour la nouvelle création de la compagnie Andrés Cifuentes L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (Salle Delvaux, 31 mai – 15 juin), le metteur en scène et comédien chilien nous parle de l’homosexualité, de l’identité et de rôle du théâtre auprès du public.


La dernière fois que l’on a pu te voir sur scène, ce fut dans Burning(Rideau de Bruxelles) de Frédéric Dussenne, où tu incarnais un personnage pour le moins ambigu sur le plan de sa sexualité. Est-ce quelque chose que tu as proposé spontanément ?

C’est moi qui l’ai proposé. Dans mes mises en scène précédentes, le fil conducteur a toujours été l’identité. C’est une thématique qui m’intéresse et qui se retrouve dans tout mon travail. Même dans le personnage que j’incarne dans Burning, la question de l’identité était encore présente. Il ne s’agit cependant pas d’une démarche volontaire. On parle toujours de soi quand on monte ou quand on joue. Mais ce n’est certainement pas de l’ordre du : « je suis tel donc je joue tel sur scène. » En tout cas, ce n’est jamais poussé jusque là. Il ne s’agit pas d’une performance d’un travelo « sur scène » qui le serait également dans la réalité.

Ce n’est donc pas de cette identité acteur/personnage dont tu parles, mais de la question même de l’identité.

Oui tout à fait. Je trouve d’ailleurs que le travesti a quelque chose de troublant sur le plan de l’identité. Un transsexuel travesti n’est pas forcément homosexuel. Se travestir, ce n’est pas pour troubler l’homosexuel, c’est pour troubler l’hétérosexuel.

Dans le dossier de presse de votre spectacle, je lisais que la question de l’homosexualité est loin d’être réglée, voire absolument pas résolue. Le débat en France autour du « mariage pour tous » l’a montré.

La question de l’homosexualité n’est pas du tout résolue. Prends cette date grotesque : en 1990 seulement, l’OMS (Ndlr :Organisation Mondiale de la Santé) a retiré l’homosexualité de la catégorie des maladies mentales. En Amérique latine, seule l’Argentine a légalisé le mariage gay. Actuellement Au Chili, il est hors de question qu’une telle loi passe, même sous le gouvernement socialiste. Moi qui viens d’ailleurs, je me rends compte que la Belgique est très avancée sur ces questions. L’ouverture d’esprit, l’acception de la différence... la religion également n’est pas au premier plan comme dans d’autres pays .Cela également a décidé mon choix de rester ici. Je vis mieux ma sexualité ici qu’à Santiago.

J’ai entendu certains arguments concernant le mariage gay en Belgique. Dans le fond, nous semblerions ne pas connaître de problème parce que le Belge ne se révolterait contre rien ou qu’il ne serait pas suffisamment informé, notamment sur la loi de 2003 qui légalise le mariage entre personnes de même sexe. En clair certains nous reprochent une forme de consensus permanent, si bien que nos positions ne sont pas positivement affirmées mais reviennent à une forme de laisser-aller envers la question du mariage gay.

Peut-être que les Belges ne se révoltent pas souvent, mais l’Europe non plus d’une façon générale. Il est vrai que la question de la révolte est importante en Europe, surtout quand il s’agit de défendre les acquis sociaux. Mais l’on ne se révolte pas vraiment sur ce continent, il faut bien le dire. Or, les manifestations contre le mariage gay ne sont pas à proprement parler des révoltes mais une défense de la tradition et des conventions. Ces choses-là ne font pas avancer la société.

Revenons au théâtre. En 2009, j’avais assisté à une création de ta Compagnie, Narcisse. Je dois t’avouer que cela m’avait troublé. J’assistais à un spectacle que j’avais pas l’habitude de voir : économie textuelle, esthétisation très poussée mais surtout cette nudité omniprésente. A l’époque, je n’avais pas su quoi en penser. La fonction de cette nudité pourrait, comme la transsexualité, être une façon de troubler, de déstabiliser et donc de faire réfléchir ?

Je fais du théâtre pour troubler. Je pense qu’avec le théâtre, même avec de petits actes artistiques, on peut contribuer à faire évoluer la société. Mon objectif, c’est communiquer et troubler. Après je pense – je te dis cela le cœur très ouvert – que chacun a le droit de s’exprimer comme il veut. Pour ma part, je m’exprime sans provocation, ce n’est pas quelque chose de naturel chez moi. Cela ne vient pas d’une volonté de choquer. Troubler ce n’est pas choquer. Pour prendre l’exemple de Narcisse, la nudité était une évidence, un dépouillement exigé par la forme que prenait la mise en scène. Cela a plu, cela a déplu aussi, c’est comme cela. Cependant, les spectateurs qui désiraient parler de la pièce se sont davantage exprimés sur les aspects dramaturgiques que sur la nudité. Pour chaque pièce de la Compagnie, nous organisons une discussion avec les spectateurs.

Ces discussions revêtent-elles un aspect important ?

Oui, car je crois que les gens ont besoin de parler. Je l’ai constaté avec mes pièces, les gens venaient souvent me parler à l’issue des représentations. C’est très important pour moi de répondre aux questions des spectateurs. C’est pour cela que nous faisons une discussion après les représentations.

Après chaque représentation ?

Absolument. Ce qui est beau, ce que l’on sort très vite du « j’aime/j’aime pas » pour se retrouver sur des questions humaines. Dans Hippolyte, on parlait du rapport père-enfant, puis l’on évoquait la dramaturgie, la Grèce... On parle et l’on se nourrit mutuellement. Le spectateur a besoin de s’exprimer, ce qu’il n’a pas pu faire tout au long de la représentation. J’avais monté L’homosexuel à l’origine sous deux formes plus réduites, très différentes de la réalisation actuelle. A l’époque, l’on avait débattu sur la pièce. Personnellement je n’étais intervenu que 10 minutes, très vite le public s’était emparé du débat. Des groupes d’opposition se créaient, des gens qui ne s’entendaient pas essayaient de s’entendre. C’était vraiment très fort. Encore maintenant, je suis sûr que cela va débattre, d’homosexualité notamment, mais aussi de la question politique qui est très présente. Chaque spectateur va prendre position vis-à-vis de cela. Franchement, les gens ont envie et ont besoin de cela, de se confronter avec leur différence. Je viens d’une famille de droite. Dans notre maison, on avait en permanence un tableau de Pinochet. Adulte, je me suis rebellé contre tout cela, j’ai pris mes distances afin d’avoir une réflexion sur la politique et la société, mais aussi pour découvrir qui je suis. Si dans nos débats il y a la place pour toutes ces questions, alors cela devient très intéressant.

Au fond la pièce aurait pu prendre la forme du « théâtre action ». Ce n’est pas le cas, mais tu aurais pu t’orienter vers cela.

Dans le théâtre action, il y a une forme de récupération de l’actualité. Personnellement, le « théâtre journalistique » ne m’intéresse pas du tout. C’est un phénomène contemporain basé sur la priorité donnée à l’actualité. Alors on se met à parler des homosexuels, des Arabes... Ma priorité, ce n’est pas le théâtre journalistique, c’est plutôt moi vis-à-vis de la société, de l’histoire, de mes envies personnelles. Je ne veux pas tomber dans la récupération. Je parle des choses par nature. Dans le théâtre action, j’y vois tout d’abord une approche sociale. Dans notre travail, il s’agit premièrement d’une expression de personnes qui sont sensibles à l’art et qui veulent s’exprimer avec leur sensibilité.

C’est une précision importante que tu formules là. J’entends ce que tu dis, et je crois comprendre que la question de l’homosexualité n’est pas une question d’actualité mais une question humaine tout simplement. Parce que, vu les récents débats en France, les gens pourraient soupçonner que cette pièce s’inscrive dans ce théâtre contemporain de récupération.

Naturellement, la question homosexuelle est d’actualité, mais l’homosexualité sera toujours d’actualité. Elle a toujours été d’actualité et le sera jusqu’à la fin. Maintenant, il y a une évolution, on peut certes mieux vivre son homosexualité actuellement, parce que les mentalités évoluent. Chacun doit prendre son rythme, on ne peut pas en vouloir aux gens de prendre des rythmes différents.

Est-ce qu’il y aurait l’objectif, à terme, de faire tourner cette pièce dans des pays où les questions de genre et d’homosexualité sont taboues ? Par exemple, est-ce que cela présente un intérêt de défendre cette pièce au Chili ?

Oui bien sûr. Par exemple, il y a une pièce de Copi qui s’appelle Eva Perone. Je pense qu’elle ne peut pas être montée en Belgique, parce que cela parle de la dictature en Argentin. Or les Belges n’ont pas connu ce type très spécial de dictature. Je crois qu’un public belge ne peut pas vraiment comprendre ce que l’auteur a voulu dire. En revanche, je pense qu’une pièce comme L’homosexuel de Copi pourra tourner dans beaucoup de pays. Et puis Copi n’est pas du tout quelqu’un de cynique. C’est quelqu’un qui parle avec ses tripes. Je pense que le Belge non plus n’a pas cette distance suffisante pour avoir ce cynisme. Le belge est plutôt dans ce naturel qui refuse cette mise à distance cynique, et c’est très « Copi » si je puis dire. C’est un humour dévastateur mais tendre.

Sur la pièce en elle-même, bien que l’humour soit tendre, le point de départ en quand même violent. Les trois transsexuels sont situés dans un goulag en URSS, ce qui allégoriquement qualifierait la situation des personnes hors-normes sexuellement comme des êtres prisonniers de la société, poursuivis par la vindicte populaire. Est-ce que la situation est aussi violente que le postulat de Copi selon toi ?

Copi parle de paradoxe. Par exemple, on peut se marier en Belgique entre personnes de même sexe depuis 2003. Mais premièrement, les gens ne le savent pas forcément. Ensuite, ce n’est encore si facile que de se promener main dans la main avec son ami. Je pense donc que la société elle-même devient de plus en plus paradoxale. On peut tout faire et en même temps on ne peut pas. Les mentalités sont de plus en plus ouvertes, mais aussi de plus en plus traditionnelles. C’est le comportement réactionnaire. La crise n’arrange rien, les gens se ferment aux autres. C’est étrange, la société est peut-être finalement très fermée, plus fermée que la société qu’a connue ma mère.

Parlerais-tu franchement de régression ?

Absolument. Je ne vis pas la même société que ma mère. Le poids des trois religions sur la question de l’homosexualité est encore très pesant Je pense vraiment que l’on est dans une grande forme de régression.

Le théâtre, en tout cas le tien, s’inscrit dans cette action de lutte contre cette marche régressive. Comment opère-t-il ?

Copi veut parler de différence, alors il te montre des êtres différents. Quand les gens viendront voir une pièce comme la nôtre, ils se diront naturellement que l’homosexualité n’est pas comme cela dans la réalité, ce avec quoi je suis d’accord. Mais Copi, à travers son humour, rigole de tout cela. Il faut avoir cela en tête pour rentrer dans une pièce comme la nôtre. Tu penses à une folle, alors on va te montrer une folle comme tu la vois. L’écriture de Copi dans cette pièce est pleine de symboles, d’une intelligence et d’une élégance vraiment extraordinaire. Il est très fort pour parler des hommes qui se détruisent complètement, des paradoxes et contradictions au sein de l’être humain. Tout le monde peut se retrouver dans un goulag et ne plus savoir qui l’on est. Les personnages de la pièce finissent tous par ne plus savoir ce qu’ils sont.

C’est la perte de l’identité.

Complètement. Il s’agit corps mutilés, enterrés, qui se retrouvent dans des corps transsexués. L’un s’habille en femme et prétend être la mère d’un des personnages. Ils sont amenés à vouloir reproduire ce qui n’est pas différent, à savoir les structures traditionnelles de la société. Les personnages de Copi sont des êtres extrêmes. Ils peuvent être brutaux comme très doux. C’est une qualité de l’écriture de l’auteur.

J’ai l’impression que ce qui ce joue ici un théâtre qui n’a pas fonction de représenter le réel. Mais puisque la société elle-même génère ses propres fantasmes, des images irréelles par rapports auxquelles elle se positionne, le théâtre ne peut agir que par rapport à cela, c’est-à-dire représentant lui-même des fantasmes et des irréalités.

Oui j’adore cela. Mais le décrypter exige néanmoins une petite prise de distance. Des homosexuels ou des transsexuels qui auront assisté à la pièce pourront se dire qu’ils ne sont pas comme cela. Au contraire, d’autres spectateurs vont rire et par cela réfléchir. Dans le théâtre de Copi, il ne s’agit pas de provocation mais d’une comédie qui travaille sur le ridicule, en plaçant sur le plateau les fantasmes que nous nous créons. Il est normal qu’on ait pas forcément envie de se voir comme cela. Nous ne cherchons pas à représenter le réel mais à le questionner en le tournant en ridicule. Dans la réalité, un travelo peut vraiment sembler très tragique. Je crois que ce théâtre met surtout en question la différence. L’on peut tous se retrouver « au goulag », mais Copi parvient à le dire avec humour. C’est un merveilleux cadeau que de proposer une thématique comme celle-là par le rire.


Propos recueillis par Charles-Henry Boland

 

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